Tribune collective

parue dans Le Monde du 1er juin 2021 et relayée par Mediapart

Afin de garantir une certaine efficacité technique et économique ainsi que notre souveraineté sur l’énergie, celle-ci doit être sortie du marché et gérée dans l’intérêt général, appelle un collectif de personnalités

Dix premiers signataires : Anne Debrégeas, porte-parole de la fédération SUD-Energie ; Benoît Hamon, fondateur de Génération·s ; Aurore Lalucq, eurodéputée (Place Publique) ; Pierre Larrouturou, eurodéputé (Nouvelle Donne) ; Jean-Yves Mano, président de la CLCV ( 2ème association de consommateurs en France) ; Jean-Luc Mélenchon, député (La France insoumise) ; Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste ; Thomas Piketty, économiste ; Eric Piolle, maire de Grenoble (EELV) ; Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac.

L’impasse dans laquelle se trouve le secteur électrique aujourd’hui, dont le projet Hercule sans cesse reporté n’est que le dernier avatar, est le résultat des errements de la politique d’ouverture à la concurrence imposée depuis vingt ans à ce secteur.

Exposé à des prix de marché très volatils, EDF comme d’autres grands producteurs voit sa situation financière fragilisée, avec une dette évaluée à 42 milliards d’euros. L’entreprise paie également un expansionnisme international responsable de lourdes pertes financières ainsi que le fiasco du chantier EPR.

Alors que le service public avait su développer, en quelques décennies, de grands réseaux et parcs de production (hydraulique, thermique et nucléaire), les investissements nécessaires à la maintenance du parc actuel et à la transition énergétique semblent désormais impossibles à réaliser.

Les usagers devenus « clients » ont vu les tarifs de l’électricité augmenter de 60 % depuis l’ouverture du marché aux particuliers en 2007, tandis que l'inflation cumulée sur cette période était d’environ 15%. Les surcoûts liés à la libéralisation sont pour partie responsables de cette hausse : création de fonctions commerciales et de trading, duplication chez chaque fournisseur des fonctions support (facturation, ingénierie, administratif, etc.), rémunération des actionnaires, coûts de transaction liés à la contractualisation des échanges, désoptimisation du système (moins bonne coordination entre acteurs), etc.

Les usagers sont exposés à des démarchages agressifs et trompeurs décrits comme un phénomène massif par les associations de consommateurs qui ne voient aucune plus-value à la libéralisation. Les clients précaires sont moins bien accompagnés. L’égalité de traitement disparait progressivement pour faire place à une négociation individuelle des offres de marché, pour une électricité pourtant identique pour tous.

Les gestionnaires de réseau constatent une fragilisation du système liée à une difficulté de coordonner des acteurs toujours plus nombreux.

Le projet de réorganisation d’EDF, négocié dans l’ombre depuis près de deux ans entre la direction de l’entreprise, le gouvernement et la commission européenne, ne ferait qu’approfondir ces difficultés. Car il s’obstine à introduire de force la concurrence dans une industrie de réseau qui ne s’y prête pas, et à recourir aux capitaux privés pour des investissements de long terme qui nécessitent une garantie publique.

L’urgence climatique nous interdit d’abandonner ce bien commun qu’est l’électricité aux errements d’un marché manifestement inadapté à ses spécificités. Nous n’avons plus de temps à perdre. C’est pourquoi nous appelons de nos vœux la construction d’un véritable service public de l’énergie sous contrôle citoyen.

Pour garantir une efficacité technique et économique ainsi que notre souveraineté sur l’énergie, celle-ci doit être sortie du marché et gérée dans l’intérêt général.

La transition énergétique doit être financée par des fonds publics, bien moins coûteux à long terme que le recours aux capitaux privés. C’est tout à fait possible, par exemple en recourant à l’emprunt public ou en redirigeant l’épargne populaire aujourd’hui abondamment disponible à taux faible.

Le contrôle citoyen sur ce secteur stratégique doit être garanti à tous les niveaux de décision par des structures décisionnaires élues, transparentes, informées par des sources diverses et potentiellement contradictoires. Le choix du mix énergétique et des formes de décentralisation de ce service public devront, eux aussi, faire l’objet de débats démocratiques.

Ce service public doit intégrer l’ensemble des énergies pour les mobiliser de manière complémentaire et organiser les reconversions massives nécessaires à la transition écologique. Il doit également intégrer l’autre volet essentiel de cette transition : les économies d’énergie.

Le droit à l’énergie doit être garanti pour tous sur l’ensemble du territoire, dans le respect de l’égalité de traitement et de l’objectif de réduction de la consommation. La tarification doit être au service de ces objectifs, mais aussi être lisible et stable dans le temps. C’est pourquoi le prix de l’énergie ne peut dépendre du marché.

Bien loin de la politique expansionniste d’EDF par ailleurs fort coûteuse qui a accompagné la libéralisation, les échanges avec les autres pays doivent se recentrer sur une coopération sans but lucratif, respectant les services publics et l’intérêt des citoyen·ne·s de chaque pays, dans un souci de réciprocité.

Si le service public de l'énergie que nous proposons entre en contradiction avec certains textes européens, en particulier avec les directives sur la libéralisation du marché de l'électricité et du gaz, alors il est de la responsabilité du gouvernement français de refuser de les appliquer et de proposer à ses partenaires européens des textes alternatifs. Ceux-ci doivent laisser à la délibération démocratique de chaque pays le choix du périmètre et de l’organisation de ses services publics. Ce choix doit être fait au cas par cas en appliquant le seul critère qui vaille : la soutenabilité écologique et sociale de notre modèle de développement.

 

Dans des secteurs sensibles comme l’énergie, l’ouverture à la concurrence dope les profits privés aux dépens de l’efficacité et de la sûreté, comme l'ont montré les coupures électriques dramatiques en Californie et au Texas. Au moment où l'on se montre incapable de réguler les monopoles privés de type GAFAM, qui attentent gravement à notre souveraineté citoyenne, les Français ne comprendraient pas que l'on poursuive, au nom d'une idéologie dépassée, la casse d’un service public qui fonctionnait. Il est plus que temps que l'Europe abandonne son dogme de la concurrence et atterrisse dans le XXIe siècle.

 

Liste des premiers signataires

  1. Cécile ALLEGRA, co-réalisatrice de « électricité, le montant de la facture », et réalisatrice du « chant des vivants »

  2. Philippe ANDRÉ, prévisionniste hydro-météo, coordinateur du rapport barrages « paroles d'expert.e.s EDF Hydro »

  3. Manon AUBRY, (LFI), députée européenne

  4. Clémentine AUTAIN, (LFI), députée

  5. Guy BENARROCHE, (EELV), sénateur

  6. Esther BENBASSA, (EELV), sénatrice

  7. Ugo BERNALICIS, (LFI), député

  8. Aurélien BERNIER, essayiste, auteur des livres « les voleurs d’énergie » et « l’illusion localiste »

  9. Manuel BOMPARD, (LFI), député européen

  10. Raphaël BOROUMAND, économiste de l’énergie, co-auteur de « 20 idées reçues sur l’énergie » 

  11. François BOULO, avocat, citoyen engagé et Gilet Jaune

  12. Nadine BOUX, déléguée syndicale centrale CFE-CGC General Electric Hydro et présidente CFE-CGC métallurgie Isère

  13. François CARLIER, délégué général de la CLCV, 2ème association de consommateurs de France

  14. Gérard CASANOVA, ancien délégué régional EDF du grand Sud-Ouest

  15. Leïla CHAIBI, (LFI), députée européen

  16. Lucas CHANCEL, économiste, co-directeur du laboratoire des inégalités mondiales

  17. Éric COQUEREL, (LFI), député

  18. Alexis CORBIÈRE, (LFI), député

  19. Anne DEBRÉGEAS, porte-parole SUD-Énergie, analyste en économie des systèmes électriques, coordinatrice du rapport SUD « Hercule, un pas de plus dans l'impasse des marchés de l'électricité »

  20. Alain DELMESTRE, secrétaire national du PS à la transition écologique

  21. Michel ÉTIEVENT, historien de l’énergie, auteur de « Marcel Paul, Ambroise Croizat, chemins croisés d’innovation sociale » et « Marcel Paul, de l’enfant trouvé au Ministre de la République »

  22. Christian FERRARIS, Gilets Jaunes Unitaires Pierre & Marie Curie de Grenoble

  23. Caroline FIAT, (LFI), députée

  24. Dominique FINON, directeur de recherche émérite CNRS, économiste des marchés électriques et des politiques énergie-climat

  25. Thierry GADAULT, journaliste, auteur des « fossoyeurs des services publics » et d’ « EDF - La bombe à retardement »

  26. Lauric GAFFIOT, Citoyens Pour Le Climat Grenoble

  27. Khaled GAIJI, président des Amis de la Terre France

  28. Sydney GALES, directeur de recherche émérite au CNRS, université Paris-Saclay

  29. Jean GANZHORN, Gilet jaune des Hautes-Alpes, concepteur de la banderole « quand tout sera privé, on sera privé de tout ! »

  30. René GAUDY, historien du mouvement ouvrier, auteur de « et la lumière fut nationalisée » et des « porteurs d’énergie »

  31. Hervé GILLÉ, (PS), sénateur

  32. Guillaume GONTARD, (EELV), sénateur

  33. Alain GRANDJEAN, économiste

  34. Dominique GREUSARD, ancien consultant EDF-GDF distribution

  35. Claude GRUFFAT, (EELV), député européen

  36. Jeannette HABEL, vice-présidente de la Fondation Copernic

  37. Benoît HAMON, (Génération·s), candidat présidentielle 2017

  38. Rémy HOCHART, ancien directeur division technique générale EDF

  39. Jean-Charles HOURCADE, ancien directeur de la Stratégie de Thomson-CSF / Thalès, ancien directeur général de France Brevets

  40. Michel JALLAMION, président du collectif « Convergence nationale de défense des services publics»

  41. Régis JUANICO, (Génération·s), député

  42. Marietta KARAMANLI, (PS), députée

  43. Bastien LACHAUD, (LFI), député

  44. Marc LAIMÉ, consultant eau auprès des collectivités locales

  45. Aurore LALUCQ, (Place Publique), députée européenne

  46. François-Michel LAMBERT, (Liberté et Territoires), député

  47. Michel LARIVE, (LFI), député

  48. Pierre LARROUTUROU, (Nouvelle Donne), député européen

  49. Anne LE STRAT,  ancienne maire-adjointe de Paris ayant conduit la remunicipalisation du service d'eau parisien

  50. Fabien LEURENT, chercheur au CNRS technico-économie des Transports

  51. Jean LIONS, ancien cadre dirigeant Gaz de France-Engie

  52. Jean-Yves MANO, président de la CLCV, 2ème association de consommateurs de France

  53. Nanou MARTINI-GIRONDEAU, Gilets Jaunes Unitaires Pierre & Marie Curie de Grenoble

  54. Jacques MASSON, ancien directeur délégué EDF HYDRO

  55. Laurent MAUDUIT, journaliste auteur de « la caste - enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir » et « prédations - histoire des privatisations des biens publics »

  56. Emmanuel MAUREL, (LFI), député européen

  57. Dominique MEDA, sociologue, présidente de l'Institut Veblen

  58. Jean-Luc MÉLENCHON, (LFI), candidat présidentielle 2017

  59. Arnaud MONTEBOURG, (PS), ancien ministre de l’économie

  60. Sébastien NADOT, (Liberté et Territoires), député

  61. Danièle OBONO, (LFI), députée

  62. Younous OMARJEE, (LFI), député européen

  63. Mathilde PANOT, (LFI), députée

  64. Anne-Sophie PELLETIER, (LFI), députée européen

  65. Gilles PERRET, réalisateur des documentaires « Les jours heureux » et « La sociale »

  66. Philippe PETITCOLIN, coordinateur national CFE-CGC General Electric

  67. Stéphane PEU, (PCF), député

  68. Thomas PIKETTY, économiste auteur du « capital au XXI° siècle » et de « capital et idéologie »

  69. Eric PIOLLE, (EELV), maire de Grenoble

  70. Dominique PLIHON, économiste, membre du collectif des économistes atterrés

  71. Natacha POLONY, directrice de la rédaction à Marianne, autrice de « sommes-nous encore en démocratie ? »

  72. Raymonde PONCET, (EELV), sénatrice

  73. Régis PORTALEZ, co-fondateur du groupe de réflexion X-Alternatives, polytechnicien, Gilet Jaune

  74. Thomas PORTES, porte-parole de Génération·s

  75. Loïc PRUD'HOMME, (LFI), député

  76. Adrien QUATENNENS, (LFI), député

  77. Jean-Hugues RATENON, (LFI), député

  78. Muriel RESSIGUIER, (LFI), députée

  79. Thomas REVERDY, sociologue auteur de « La construction politique du prix de l'énergie, Sociologie d'une réforme libérale »

  80. Francis ROL-TANGUY, ancien délégué interministériel à la fermeture et à la reconversion de Fessenheim

  81. Sandrine ROUSSEAU, (EELV), candidate primaire écologie présidentielle 2022

  82. Sabine RUBIN, (LFI), députée

  83. François RUFFIN, (LFI), député

  84. Jean-Luc SALLABERRY, collectif national Génération·s

  85. Alexis SESMAT, porte-parole SUD Industrie Franche-Comté au sein de l'Intersyndicale General Electric Belfort

  86. Jérôme SCHMITT, porte-parole SUD-Energie

  87. Sophie TAILLE-POLIAN, (Génération·s), sénatrice

  88. Bénédicte TAURINE, (LFI), députée

  89. Jean-Claude TISSOT, (PS), sénateur

  90. Aurélie TROUVÉ, économiste, porte-parole d’Attac

  91. Nicolas UBELMANN, réalisateur de « Barrages, l’eau sous haute tension » et de « La dette »

  92. Valentin VINCI, Citoyens Pour Le Climat Grenoble

 
 

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